De la violence en huis-clos théâtral

Aurélie Ruby – Metteuse en scène
Pour PRATIQUES, revue de médecine utopique
Spectacle Winter Guests, expériences d’exil / Compagnie du Pas Suivant
Thème du numéro : Les huis clos de la violence
Thème de l’article : De la violence en huis-clos théâtral

Chapeau : Un travail de création théâtrale avec de jeunes réfugiés syriens ouvre un espace de violence interne où le vécu de la guerre fait irruption.

Pour emplir les mots vides de sens et les images emplies de terreur ou de pitié qui hantent notre environnement, le théâtre, art ancestralement connu pour célébrer la vie et guérir les âmes, me semble un outil puissant. La scène, lieu d’expression des humanités, est aussi un lieu qui répond à l’exil, à tout exil, parce qu’elle ouvre un espace de partage. En novembre 2014, j’ai réuni une dizaine de jeunes syriens entre 19 et 27 ans, à peine arrivés en France, qui ne se connaissaient pas, et qui, pour la plupart, n’avaient jamais fait de théâtre. Nous avons commencé un atelier « d’apprentissage du français par le théâtre », qui très rapidement est devenu bien plus. Un jour, je leur ai dit : Ce plateau, c’est votre espace ; qu’est ce que vous avez à dire aux Français ? Puis-je vous proposer de me faire traductrice et pont entre deux histoires ? Je me suis donc lancée dans cette aventure qui me semblait vitale et nécessaire, avec une équipe artistique franco-syrienne, en partenariat avec des associations, sous le regard sceptique de l’institution, pour laquelle l’identité de ce projet était confuse, face à l’absurde dichotomie qui différencie « action sociale » et « acte artistique », comme si l’art n’était pas en soi, toujours, un acte social. Je ne me doutais pas que cette démarche, initiée dans l’enthousiasme, serait une traversée tout aussi explosive qu’implosive.

Le poids des mots ; le langage comme violence.

 Le processus de création théâtrale implique un huis clos, et chaque projet nécessite l’invention d’un vocabulaire commun entre les membres de l’équipe. Le fait que nous ne parlions pas la même langue offrait à la fois une difficulté et la possibilité d’une réinvention. Soucieuse d’une véritable collaboration, j’ai proposé de tout écrire à partir d’eux, de leurs improvisations, de leurs histoires, des discussions que nous avions, des difficultés de compréhension que nous rencontrions, en dialogue permanent avec eux. Il s’agissait de transformer l’histoire traumatique en matière artistique : mettre à distance, en plongeant frontalement dans le sujet. Et créer en cela un espace poétique. S’ajoutaient à leur jeunesse et à leur fougue des divergences totales, entre eux, et avec moi, malgré une vitalité, un désir, une curiosité impressionnants. Pour les syriens, le problème à résoudre n’est pas la « crise des migrants » en Europe, mais la guerre et la répression du régime Al Assad en Syrie. Pour eux, il ne s’agit pas de défendre l’accueil, il s’agit de reconstruire sa vie. Les enjeux diffèrent, même s’ils paraissent se rejoindre.

Y- Pourquoi est-il écrit qu’on est réfugiés sur l’affiche ? Je ne suis pas une réfugiée, je suis d’abord une personne !
Moi- On met les mots problématiques au cœur du travail, les mots qui interpellent les gens, pour ensuite leur montrer que réfugié n’est justement pas une identité.
Y- Oui, mais c’est la honte d’être réfugié, c’est une insulte entre nous, on dit : sale réfugié.
R- Moi je suis Palestinienne, je suis réfugiée depuis que je suis née, tu m’insultes en disant ça.

Et R quitte la salle. Les jeunes du groupe n’ont pas tous le même rapport à l’exil. Ceux qui sont syriens-palestiniens sont différents, ils viennent d’un peuple sans patrie, qui a de fait réinventé sa dignité depuis longtemps. Être réfugiés est une douleur, mais ne génère pas de colère ; ils ont l’habitude. Ils n’ont jamais eu de papiers syriens ; la nationalité française sera leur première nationalité.

L’histoire ; le passé comme violence.

 Un jour je demande de faire une improvisation sur les manifestations en Syrie. L’un des jeunes refuse de chanter les slogans de la révolution.

Pourquoi tu ne veux pas le faire ? C’est un rôle, tu joues le rôle de quelqu’un qui a fait la révolution, même si tu n’as pas participé aux manifestations.
– Le régime comme les rebelles sont des salopards, avant la révolution on pouvait vivre, Bachar et les rebelles, ils m’ont tout pris, toute ma famille, j’ai tout perdu, qu’ils aillent tous se faire foutre.
En face, une jeune fille. Elle a perdu son père sous la torture parce qu’il a participé à la révolution :
Non, ce n’est pas possible de dire ça, tu ne peux dire ça, on ne peut pas regretter d’avoir fait la révolution !

Je ne voulais pas commencer les répétitions par un interrogatoire digne de celui qu’ils avaient subi à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides), seul lieu jusqu’alors où on leur avait demandé de raconter leur histoire. Pourtant je ne pouvais pas les côtoyer sans la prendre en compte. C’est pourquoi j’ai tenté de créer un espace ouvert de parole, de confiance, en faisant appel à l’humour, mais aussi à la profondeur de la danse Butô – avec la performeuse Laura Oriol-, qui permet de prendre en compte la souffrance, de l’exprimer, de l’expier. C’est douloureux mais très important. J’ai appris l’histoire de chacun au fur et à mesure des répétitions. Chaque personne a un lien très intime à son histoire, une façon de la considérer et de s’en sortir propre à elle seule. Pour se protéger, certains l’exposent, d’autres l’analysent, d’autres la taisent. Alors elle ressort d’une tout autre façon. Prendre en compte l’histoire de l’autre, le libérer de cette histoire, sans se sentir pour autant responsable de cette histoire ; c’était ce que je cherchais. Chaque membre de ce projet avait de grandes responsabilités, vis à vis de lui-même, de l’équipe, vis à vis du public. Certains ont fini par déserter, et j’ai vécu chacun de ces départs comme des échecs, car j’avais à cœur de mener mon équipe au bout de l’aventure. C’était mon histoire autant que la leur. A chaque instant le passé pouvait reprendre ses droits, pour eux comme pour moi. Dans cette tentative de créer un espace de paix, toutes les guerres nous sont revenues en boomerang et se sont ri de nous.

La dignité ; la peur comme moteur de violence.

Une réalisatrice syrienne m’a dit un jour : Rappelle-toi qu’il y a des jeunes qui ont quitté ton projet en invoquant la dignité.
De fait, une jeune fille qui était restée depuis plus d’un an dans le projet, a soudainement claqué la porte en disant : Pourquoi ont-ils écrit que le spectacle nous soutenait psychologiquement ? Pourquoi tu as acheté des pizzas comme par hasard le jour où des journalistes sont venus ? Pour montrer que tu nous nourrissais ! Pour toi, je ne vaux pas plus qu’un morceau de pizza. Mais moi je sais que personne ne peut m’acheter.
Cette remarque s’est ensuite transformée en : Tu nous as utilisés. Puis : Tu as profité de nous, tu t’es fait de l’argent sur notre dos.

Tout cela publié sur facebook, en arabe, avec des centaines de « likes », et des partages d’autres jeunes de l’équipe, par solidarité. Quand tu n’as plus de pays, facebook devient la place publique de tes concitoyens dispersés aux quatre coins du monde. Ici, il a pu servir aussi à discréditer notre travail d’une façon qui m’a fait violence. J’ai ressenti une lassitude, une injustice, une colère mêlée de culpabilité, tout un kaléidoscope de sentiments que j’avais travaillé à laisser en dehors du projet. Ces sentiments m’ont fait entrer moi-même sur le terrain de mes angoisses, réduite à mon appartenance, celle de l’occidentale capitaliste colonialiste, éloignant brusquement toute possibilité de rencontre, alors même que la rencontre avait déjà eu lieu. Je savais que le spectacle avait divisé les opinions dans la communauté syrienne. Certains, notamment les artistes et intellectuels, soutenaient l’importance de cette démarche, tandis que d’autres, moins nombreux mais plus bruyants, estimaient que les acteurs trahissaient la Syrie en y participant, allant jusqu’à les menacer directement. Le problème de « l’intégration » se situe exactement à cet endroit de frottement entre reconstruction, trahison et soumission. Mais je n’aurais jamais pu imaginer le gouffre qu’il ouvrait, ni dans quel étau se trouvaient les jeunes exilés, dans quelle lutte. Ils étaient pris dans un complexe de peurs antagonistes tel que chaque événement pouvait agir comme un détonateur. La méfiance du régime. La méfiance des concitoyens. La méfiance de sa propre famille. La méfiance de l’Occident. J’ai alors compris que pour accéder à une nouvelle société, il faut se libérer avant tout des jugements et systèmes de sa communauté d’origine. Dans ce parcours il est compliqué de ne pas se tromper d’ennemi. Tout devient ton ennemi. Tout et tout le monde devient un potentiel ennemi de ta dignité.

La révolution ; l’autorité comme violence

 Dans le spectacle  A. raconte:
Quand la révolution a commencé j’avais 16 ans, je croyais tout ce qu’on me disait à l’école, et on ne parlait jamais de politique à la maison. Je croyais que la police était là pour me protéger, quoi. Quand j’ai été manifester, c’était contre les gens qui avaient tué les enfants à Daraa, mais c’était impossible pour moi de penser que le régime Assad pouvait être coupable de ça. Un jour à l’école ils nous ont empêché de sortir du bahut pour aller manifester. Moi j’ai dit : Hourie ! Liberté en arabe. Le policier s’est retourné vers moi, il m’a regardé dans les yeux et il a dit : « Hafez a réussi à fermer la gueule de tes parents, mais son fils n’a pas réussi à fermer la tienne. Regarde, si tu continues, ta vie, c’est la valeur d’une balle de mon fusil. » Oui, ce moment a changé ma vie. J’ai compris que tout ça était un grand mensonge.

 Ces jeunes viennent de Syrie ; slogans patriotes et saluts nazis trois fois par jour à l’école, une société dans laquelle on est un héros si on dénonce son frère, où tout le monde s’épie, où les athées n’ont pas le droit d’exister, où la peur de l’arrestation est permanente. Ils se font une idée de la liberté telle qu’il leur est souvent difficile de comprendre qu’un désaccord puisse faire l’objet d’un dialogue plutôt que d’un conflit de pouvoir. La dictature verrouille tout, et le déverrouillage est une explosion. Ils peuvent donc renvoyer celui qui les dirige à l’image du dictateur et du manipulateur, et pourtant le moindre comportement d’autorité leur est insupportable. Cela crée des moments de violence et de confusion, car ils savent clairement ce dont ils ne veulent plus, mais ils n’arrivent pas encore à réagir en dehors du système qu’ils rejettent. Ainsi le metteur en scène se trouve tendu entre deux nécessités dont la contradiction peut être ingérable : il doit maintenir une discipline pour mener à bout le travail commun ; mais s’il se place en tant qu’autorité, vieille amie de l’efficacité, il risque aux yeux de l’équipe de reproduire le système qu’il veut contribuer à dénoncer. Au moindre comportement qu’ils ne comprenaient pas, je sentais le nom de Bachar El Assad s’écrire sur mon front avec leurs yeux. « On n’est pas des moutons ! », m’a dit l’un d’eux un jour. Je ne savais pas encore que c’était un slogan de la révolution contre le régime.

Brecht dit, dans Dialogues d’exilés : « La démocratie à deux, c’est difficile. » Oui, mais il n’y a pas de démocratie solitaire. Dans l’imaginaire des jeunes gens qui ont vécu les révolutions arabes, la démocratie est souvent idéalisée comme système de non-violence, de liberté totale, de justice absolue, d’égalité, où tout est offert. Ils se heurtent ici à un idéal pour lequel, en un sens, leur peuple a tout risqué lors de la révolution. J’ai compris moi-même dans cette aventure que la démocratie fonctionne sur des dispositifs de pouvoir qui rappellent la dictature. C’est pourquoi elle aboutit à la notion de soumission volontaire ou aux ambivalences de l’idée de conscience collective. L’enfer du huis clos, dans notre aventure théâtrale, ce n’était pas les autres. C’était la marque du passé, le présent des bombes qui continue, l’angoisse du futur à réinventer.

A travers mon histoire franco-française, je n’avais aucune clé pour connaître et comprendre l’exil, l’exil marqué par la guerre, qui est pourtant une grande part de notre histoire, de l’histoire des peuples. Dans cette aventure, ce n’étaient pas eux les exilés, c’était moi, dans mon propre espace de travail. Mais j’y ai finalement mieux compris l’espace que j’habite. Nous avons habité cet espace ensemble, entre fulgurances et turbulences, et nous avons partagé notre rencontre avec un public, dans un moment de construction collective. C’est la réponse donnée à une politique d’accueil qui passe par le jugement, l’autoritarisme et la fermeture des frontières : le vrai travail de clarté et de réflexion sur la violence que nous devons mener. En dépit des conflits qui ont fait exploser l’équipe, j’ai décidé de continuer à jouer le spectacle avec ceux qui le souhaitaient. Parce que je considère que le théâtre aide à construire la paix.

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