L’instant du théâtre est un privilège

L’instant du théâtre est un privilège. Il porte en lui le suspens de la confusion, de la colère, de la tristesse. Ou plutôt, il crée un temps suspendu dans lequel notre confusion, notre colère, notre tristesse, s’expriment, se partagent, se chérissent, ensemble, acteurs et spectateurs. Ce temps suspendu est le privilège du théâtre. Quand nous avons joué Winter Guest hier, dans sa nouvelle version, la quatrième version de ce projet, avec Ola seule en scène, accompagnée de Mohanad au Oud, devant ces classes de cinquième à Serris, j’ai eu la sensation d’une première fois. L’acte théâtral ressuscite toujours dans des formes nouvelles, il se réinvente perpétuellement, il n’est jamais figé. Peut être que cette version du projet, en 2017, porte en elle plus de mélancolie, alors qu’en 2014 c’était l’énergie de la révolution qui enflammait le plateau. Mais cette mélancolie est juste, et hier, elle a traversé la classe comme une vague de chaleur.

Les élèves les plus difficiles pour les professeurs, sont soudainement ceux qui ont exprimé leur émotion. L’une a dit : « J’ai senti que vous étiez joyeuse alors j’ai ri. J’ai senti que vous étiez triste, alors j’ai pleuré. » Cette jeune fille a fait l’expérience de l’empathie. En parlant de l’exil, de la langue arabe, de la fermeture des frontières et même, après le spectacle, de la révolution, des attentats, il m’a semblé que nous répondions à une nécessité, une soif de savoir de la part de ces jeunes, dont la majorité sont fils d’exilés, exilés eux-mêmes, ou voisins d’exilés. Je me suis vu face à cette adolescente qui me demande : « Mais la guerre, pourquoi elle ne s’arrête pas ? » Et moi de lui répondre que la France est le 3e vendeur d’armes au monde, et que tant que le monde est mené par le capitalisme et que la guerre rapporte de l’argent, elle profite a beaucoup de monde.

Est-ce qu’on m’a parlé comme ça quand j’avais 13 ans ? Est-ce que tout est si violent? Faut-il parler comme ça aux jeunes? Faut-il leur raconter que la révolution syrienne a commencé quand le gouvernement a torturé à mort des enfants de leur âge qui avaient écrit Liberté sur les murs de leur école? Je ne sais pas, je ne sais pas. Je ne sais pas s’il faut transmettre l’histoire, vraiment. Mais que transmettre d’autre? Si des acteurs dans ma jeunesse n’étaient pas venus en classe jouer des spectacles sur la guerre d’Algérie, par exemple, je sais que je n’aurai pas su. Ou plutôt, je n’aurai pas retenu. Ce qu’Ola et Mohanad, par la musique et la langue, l’émotion et l’humour, transmettent aux jeunes, c’est de la mémoire. Pour une fois, on leur parle d’eux. On ne leur demande pas de connaître ou d’apprendre, mais de sentir et de comprendre.

Dans la classe il y avait un jeune garçon syrien. Il a raconté qu’il avait pris les bateaux de la mort. Maintenant dans la classe, tout le monde a compris ce que cela signifiait. Le soir, quand nous avons rejoué à la bibliothèque, il est revenu, avec ses quatre frères et son père. Je salue particulièrement le travail de ces bibliothécaires et professeurs qui militent chaque jour pour la tolérance et la mixité. Inviter un spectacle dans lequel on parle Arabe en classe aujourd’hui, oui, c’est un acte militant. Leurs élèves ont de la chance, et ils le sauront plus tard. Le pouvoir cathartique du théâtre est sans limite. Il est doux, il existe sans en avoir l’air, il rassemble, du moins un instant. Winter Guest, c’est un peu comme un spectacle Free hug, à la fin duquel les spectateurs ont envie d’embrasser Ola, de la remercier, et à travers elle c’est tous les syriens, tous les réfugiés, tout l’étrange, toutes leurs peurs qu’ils embrassent. La citoyenneté, c’est à dire l’humanité, existe dans ce temps suspendu du théâtre, comme un déclencheur qui peut tout changer, comme une révolution intime et partagée.

Faîtes venir ce spectacle dans vos classes.

Jeu : Merveilleuse Ola AL Misseaty Musique : Superbe Mohanad Aljaramani
Photos : Medhat Soody
Administration et bienveillance : Annabelle Couto
Et bien sûr la présence de Yazan Hawash.  Un merci particulier à Manon Johana Cherdo pour la salle de répète et à Marie-Laure Biblireàmontevrain pour son accueil