Chronique d’un spectacle martyre

Le théâtre reflet et catharsis de son époque.  

Avignon 2017. La polémique qui entoure le spectacle mettant en scène les derniers instants de Mohammed Merah met la lumière sur nos nécessités de parler et d’exprimer nos peurs et tabous.

En 2016, je jouais à Confluences le spectacle Winter Guests, expériences d’exil qui met en scène de jeunes syriens réfugiés en France, interprétant leur propres histoires, rendant hommage à la révolution et retraçant des parcours de vie, entre guerre et exil. Après une représentation, un spectateur syrien m’aborde et me dit : « Je rêve du jour où ce spectacle pourra être joué en Syrie. » Ces mots restent ancrés en moi. Pouvoir jouer un spectacle ou non, c’est à dire la question de la censure, se pose rarement en France. On notera cependant, comme paradigme de l’état de la culture alternative française, que Confluences, lieu d’engagement artistique où se déroulait le festival Péril(s) interrogeant la situation désastreuse au Moyen-Orient et la crise des migrants aux portes de l’Europe, a depuis fermé après restrictions budgétaires.

Pendant longtemps je crus que ma génération, ici, ne connaissait pas, ne connaîtrait pas, la censure. Je me souviens d’un spectacle retraçant le massacre de 47 à Madagascar, de Jean-Luc Raharimanana, interdit dans les Dom-Tom, sous Sarkozy. Cela n’avait pas fait beaucoup de bruit hors du milieu théâtral francophone. Mais dans ce festival d’Avignon 2017, on n’est pas étonné de voir la première polémique entourant un spectacle abordant le thème du terrorisme à travers la mise en scène des derniers instants de Mohammed Merah. On pense à la pièce de Koltes, Roberto Zucco, à laquelle on avait reproché d’humaniser le monstre. Mohammed Kacimi et Yohan Manca, auteur et metteur en scène de la pièce Moi j’aime la mort plus que vous n’aimez la vie , ont aujourd’hui plusieurs plaintes à leur actif, et une demande officielle de la ministre de la culture israélienne d’interdire la pièce. Je renvoie au texte d’André Markovitch à ce propos.

Il me semble important que les artistes signifient leur soutien à l’équipe de ce spectacle, co-produit par le CDN de Rouen, c’est à dire qu’il est financé par le ministère de la culture. On espère donc que l’état républicain se positionnera en soutien et protection de ses artistes. Tout simplement parce que ces attaques sont injustes et se font miroirs et symptômes. Taxé tantôt d’islamophobe et maintenant d’islamophile, voilà un homme qui doit être libre.

Dans un autre registre bien que peu éloigné, je veux aussi signifier mon soutien à la lecture de Gérard Dumont de la dernière lettre de Charb, Aux escrocs de l’Islamophobie qui jouent le jeu des racistes , projet qui pourrait désintéresser les programmateurs de théâtre pour apologie-de-l’athéisme-qui-a-déjà-couté-la-vie-à-plusieurs-artistes-journalistes-sur-le-territoire-français . Si ces deux projets doivent être renvoyés dos à dos ou face à face, c’est par cette expression qui suppose la censure ou encore l’incitation à l’auto-censure : « Mettre de l’huile sur le feu ». Mieux vaut ne plus en mettre. C’est pourquoi les couloirs des Je suis Charlie sont déserts aujourd’hui. Mohammed Kacimi, d’un Mohammed à l’autre, fait quant à lui certainement l’apologie du terrorisme ; un peu facile.

Ayant vu la pièce, contrairement à ceux qui l’attaquent manifestement et ne s’en cachent pas plus que les journalistes qui écrivent sur l’affaire jusqu’ici, je me permets d’en dire deux mots. Merah est en quelques sorte notre premier terroriste. Il est peut être notre premier paradigme de terroriste français. Il sévit en 2012 et on peut lire toute son histoire sur Wikipédia. Il est monstre, fou, symptôme, martyre et héros à la fois, renvoie à la fois à une fascination et une horreur de la violence. Merah est le profil d’une nouvelle génération de « psychopathes » qui suit celle des serials killer des années 90 dont Zucco s’est fait le paradigme littéraire, entre autres. Ce n’est qu’après la sur-médiatisation des frères Kouachi qu’ est décidé et appliqué dans les médias l’anonymat des terroristes, afin de cesser de faire de ces jeunes à la dérive les martyres reconnus d’une idéologie politique. Peut être qu’on imagine que l’anonymat des terroristes dissuadera du moins les jeunes qui espéraient devenir des héros post-mortem. Mais l’histoire de Merah est connue, son nom ainsi que son histoire aussi. Oui, il est un parfait bras armé de l’islamisme radical et ne s’en repend pas plus qu’il ne semble se rendre compte de l’inhumanité de son geste. Celui qui peut tuer de sang froid, par préméditation, idéologie et sans regret, fait peur et fascine. Pourtant, penser que la pièce ferait l’apologie du terrorisme et en faire une polémique médiatique, est à la hauteur de la confusion qui entoure ce sujet brûlant. Le théâtre se voit, se vit, et se discute.

Le titre, J’aime la mort plus que vous n’aimez la vie, est la devise des organisations radicales islamiques. Pourtant, la pièce est plus une satire sociale de la société française et occidentale qu’une transmission précise de l’idéologie islamiste. On voit un jeune homme perdu dans la violence et la misère, noyé dans sa quête d’identité et de reconnaissance, on voit l’esclave d’une génération à la dérive, l’abandon d’une société, et la transmission d’une culture familiale extrémiste et violente. On voit un jeune homme qui exécute, qui tient à la vie et hésite à se rendre. L’idéologie islamiste est présente quand il s’agit de retrouver les 70 vierges au pays des martyres et de considérer les enfants juifs comme des cibles et non pas comme des humains. Mohammed Kacimi aurait tout aussi bien pu peindre un personnage revendicatif, et Yohan Manca le jouer comme tel, plein de son idéologie et la défendant froidement, il n’en aurait pas fait pour autant l’apologie du terrorisme. On voit surtout, dans ce spectacle, un temps ou l’on n’exécutait pas encore les terroristes directement, sans autre forme de procès. Un temps ou le doute et la discussion, même vaine, peut être, existait encore. Un temps, disons-le, ou l’on n’était pas encore en guerre.

Il est donc évident que non, Kacimi ne fait pas l’idéologie du terrorisme, ou quoique ce soit qui y ressemble, en donnant à Merah des sentiments humains. En revanche, c’est exactement cela qu’on lui reproche, sous couvert d’apologie du terrorisme ; de donner un visage humain à l’ennemi. L’Art libre n’arrête peut être pas le bras armé, mais que ce n’est pas lui qui arme le bras non plus. La Liberté de Création opère encore en France. Le théâtre se fait encore et toujours reflet et catharsis des peurs et des tabous des sociétés.

Les artistes doivent pouvoir faire leur travail de miroir, en ouvrant des discussions avec le public, des discussions qui ont lieu d’être, qui sont absolument nécessaires. Il n’est absolument pas étonnant de voir que l’opprobre se pose sur l’Art une fois de plus. Mais la polémique fait vivre l’Art, personne n’est sans le savoir, sauf, peut être ses détracteurs. Attaquer un spectacle, c’est lui donner crédit de nécessité d’existence. Mais est-ce que notre époque ne paye pas déjà suffisamment cher ses tabous ?

Je conclurai par cette phrase de Charb : « L’auto-censure est en phase de devenir un art majeur en France. » Il a écrit cela le 5 juin 2015, et n’aurai su si bien dire. Je loue donc Gerard Dumont, Mohammed Kacimi et ceux qui ont monté et soutenu ses pièces, du moins de ne pas pratiquer ce nouvel art.

Aurélie Ruby, Juillet 2017