L’âge du Christ

L’âge du Christ

Le jour de mes trente trois ans j’ai compris que jamais l’on ne se débarrasse de sa croix. Je me levai et je pensai au Christ. Moi l’athée, l’héritière des sans-dieux, l’héritière de l’homme-dieu, je constatai sur ma peau blanche les stigmates d’une religion qui me façonna en creux. Je me douchai et je voyais le sang des peuples glisser sur la porcelaine de ma baignoire. Je voyais le peuple juif défiler entre le savon et le gel douche. Je voyais Moise séparer l’eau de mon bain et Ponce Pilate se laver les mains à mon robinet. Je voyais Damas en ruine dans le papier peint moisi par l’humidité, la terre promise disputée et Jean-Baptiste perdre la tête après m’avoir baptisé. Je pensais aux prophètes et à la vierge sans semence. J’examinai mes stigmates.

Peut-on avoir trente trois ans sans songer à la crucifixion.

Faute d’avoir enfanter par la graine céleste et de devoir pleurer au pied de mon enfant écorché, je décidai de tisser une couronne d’épines. Je ne serai ni homme ni femme, mes modèles me rattraperont sans que j’y prête attention. Mes modèles. Les acteurs de ma mimesis, misérable être humain que je suis, contemplant chaque jour ce que j’aurai pu être. Le libre-arbitre n’est que la plénitude de notre orgueil insatisfait. Finalement, j’aurai beau être constituée de tous ceux que j’ai lu, il ne restera que la Palestine et la couronne d’épine.

Je pourrai alors, hérétique sorcière, brûler tous mes livres.

Je brûlerai le romantisme torturé de Musset, le néant innommable de Beckett, l’ennui abêtissant de Tchekhov, l’intuition merveilleuse d’Aragon, la lucidité écrasante de Maupassant, la musique sensible de Racine, la subversion masquée de Corneille, le chaos réjouissant de Dostoievski, la contemplation barbare de Pasolini, la reconnaissance illuminée de Claudel, le militarisme sulfureux de Choderlos de Laclos, la vérité ancestrale d’Artaud et l’audace géniale de Molière. Dans une grande poubelle de fer ramassée au détour d’une rue, je disposerai les vestiges de ma culture et, au pied de la croix sur laquelle je vous demanderai de me crucifier, je brûlerai ceux qui me paralysent et m’inspirent.

Dans une danse cathartique, je viderai de leurs mots obsédant mon esprit fragile. Je les oublierai dans le feu pour qu’ils me reviennent en rêve. Le catholicisme a réapparu dans ma vie alors qu’il ne nous avait jamais quitté. Il faudra moi aussi que je m’y accommode, car il n’est pas seulement revenu, il n’est jamais parti.

Nous ne sommes que stigmate d’une projection patriarcale.

Quand la littérature officielle, qui est pourtant déjà une révolte, aura disparue dans les cendres de ma scolarité nationale, je m’attaquerai à tous ceux qui restent dans l’ombre de l’histoire des peuples. Je pourrais brandir Calaferte, et tous ceux que jamais l’on ne m’a fait lire. Toutes celles que jamais l’on ne m’a fait lire. Toutes celles qui ont disparu dans l’érection de l’histoire nationale. Quand la révolte et la pensée libre auront brûlé, il ne restera que mon corps nu, écorché, qui aurait pu être celui de la muse d’un poète ou d’un metteur en scène.

Les hommes sont mes muses et le Christ m’inspire.

Autrefois j’aurai voulu l’aider. Aujourd’hui je le contemple avec jouissance et tristesse.

Peut être ne faisons nous que nous contempler.

Je suis maintenant sur ma croix. Gorgée de vin et saturée d’épines. J’ai fumé quelques joints, toujours en pensant à Jésus, ce hippie forcené. Ah qu’ils ont pris du bon temps au bord des lacs avec JB. Mais la politique rattrape toujours. Mais le pouvoir. Mais les pierres et le fouet.

Le pacifisme est certainement récompensé dans l’autre monde.

Jamais je ne me suis identifiée aux personnages féminins des romans que j’ai lu. Pas même chez Duras. Elle brûlera aussi, moderato cantabile. Mon orgueil fut tel, que je me vis Hamlet, Raskolnikov et Treplev. Seule sur ma croix, j’expie maintenant mon égocentrisme de garce.

Je sentais entrer en moi leur mal de vivre et les mots qu’ils murmuraient sur les pages me semblaient être les miens.

La sueur suinte de ma peau cramée par les flammes de mes amours de papier, et j’expie.

J’expie ma naissance. J’expie la lignée.  J’expie la colonisation. J’expie la fermeture des frontières. J’expie les images terribles qui me viennent de l’autre côté de la terre. J’expie l’avortement de l’enfant qui ne pouvait naître. J’expie la manif pour tous. J’expie Trump. J’expie ma connerie et j’expie aussi ce texte débile. J’expie ma haine de moi-même. J’expie ma culpabilité. J’expie cette sensation puissante d’avoir au creux de mon corps le pouvoir de recréer le monde. J’expie cette impression torturante de ma toute puissance, quand rien jamais de bon n’a su sortir de moi. J’expie les amis que j’ai déçu, les amants que je n’ai su satisfaire. J’expie le bien que je voulais faire et le mal qui n’existe pas. J’expie des milliers d’années de connerie religieuse et de guerres factices. J’expie l’origine béante.

Je pourrais, du haut de ma croix, boire la souffrance du monde entier.

Mais au lieu de cela, j’expie encore. J’expie, comme d’autres consomment. Je bouffe la souffrance qu’on m’inculque, la peur qu’on me transmet chaque jour et qui transpire de tous les pores médiatiques de ma société. Je bouffe les épines de votre souffrance à tous. J’expie cette légende qui veut que les femmes pleurent car les hommes les quittent. Que les femmes se jettent dans les fleuves et se pendent à leurs écharpes parce qu’elles ont été trahies, quittées, aveugles. Les femmes pleurent la souffrance intrinsèque des êtres qui confondent connexion à la terre et possession du territoire.

Les larmes des femmes invitent les hommes à pleurer avec elles.

Je suis sur ma croix, les stigmates sur les poignets me déchirent de douleur. Putain ce que ça fait mal. Je deviens folle et je ne pense qu’à des choses qui ne m’ont jamais effleuré. Je ne suis ni femme ni homme, je suis ce que l’on a fait de moi. Je suis ceque j’ai fait de moi, dans l’inconscience de ma fragilité.

J’ai aimé le théâtre parce qu’il traverse les espaces et les cœurs.

Et maintenant j’expie même le théâtre. Il n’était pas ce qu’il y a de plus haut. Il était ce qu’il y a de moins pire. Il était ce qui se rapprochait le plus d’une vie. Mais le théâtre lui aussi est contaminé. J’expie ce qui est en train de mourir. J’expie le monde qui meurt et le Christ qui ressuscite.

Il n’est pas de lieu qui ne soit contaminé par la peste.

C’est long, de mourir à trente trois ans. C’est fou comme l’être humain est fécal. Je rôtis sur ma croix et je reçois des messages Facebook de gens que je ne connais pas ou me semblent lointains, qui me souhaitent un bon anniversaire. Facebook vous souhaite une journée incroyable pour votre anniversaire. On y est. Oui, on y est.  Je rédige des messagesdu haut de ma croix et personne ne sait que je rôtis comme une poule égocentrique sur son barbecue de bois, sous ma couronne d’épine, le jour de mes trente trois ans. Merci ! C’est adorable ! Je vais bien ! Miss you ! Lol. Kiss. Et je rôtis sur ma croix.

Nous rôtissons tous sur nos croix.

J’expie Facebook. Je hais ce mot qui est devenu incontournable et qui amoindrit tout.

TOUT.

Je lève les yeux vers la lumière. Le ciel est gris à travers les vitraux de Notre-Dame. C’est ici que je mourrai. Mieux vaut expirer sur la croix, que contempler toute sa vie cette crucifixion terrifiante, que l’on voyait jusque dans les chambres des enfants chez ma grand-mère et que Daesh remet à la mode.

Qui pourrait dormir au pied d’un pacifiste qui expire crucifié ?

Je vous tire ma révérence, ami de tous temps, auteurs effrénés, amis qui me souhaitez du bien et que j’embrasse dans la souffrance. Je ne suis pas faîte pour ce monde, je partirai mais l’on est bienvenu nulle part, je ne serai que vaine littérature et terrible témoin. Les mots sonnent creux, mais l’on ne m’en a pas appris d’autres. J’inventerai une langue mais seule moi la comprendrai. Je cracherai sur les tombes de mes ancêtres et ceux-ci me puniraient d’être un sexe béant. J’ai perdu jusqu’à la foi qui ne m’a pas été transmise, et pourtant j’aime par dessus tout.

Un pigeon me chiera sur le front, et mes fautes d’orthographe me seront expiées.

J’expirerai dans un dernier râle qui se doit d’être théâtral.

Et je songerai à ce tableau du Christ descendu de croix qui avait déclenché une crise d’épilepsie à ce sensible de Dostoievski. Comment peut-on imaginer, quand on voit l’état du corps crucifié, peiné de plaies et de lambeaux de chair, vert etfroid, odieux et terrifiant, comment peut on imaginer que tous, absolument tous, tous ces apôtres, ces amis, aient pu croire à sa résurrection ?

Likerez vous, chers amis Facebook, ma résurrection ?

 

Salut ça va merci et toi. 5 février 2018.