Lettre à ma famille de droite

Lettre à ma famille de droite.
1er mai 2017

J’irai droit au but, une question me taraude et je vais vous la poser : est ce que certains d’entre vous voteront Le Pen au second tour ?

Je vois mes amis, ceux qui votent à gauche, qui ont voté Mélenchon au premier tour majoritairement, je les vois en ce moment brandir l’étendard de l’abstention. J’ai déjà pensé à l’abstention. Mais je ne peux pas ne pas voter. Cette conscience de la responsabilité de mon vote, je la tiens de mon éducation nationale, cette même éducation nationale que j’entends remettre en question, car, par conviction universaliste et humaniste, je pense que je me dois de questionner ce qui m’a été transmis. J’ai donc toujours voté depuis que j’en ai l’âge. Je choisis de voter, en connaissance de cause, oui, le système démocratique est atrophié par le capital et la colonisation, oui, l’effet papillon et l’effet boumerang agissent avec brio, oui, le pouvoir est un divin sentiment de démesure et la peur la meilleure ambassadrice de la soumission, depuis toujours et encore. Je décide donc, en connaissance de cause, de pourtant voter.

Je n’ai pas pu voter Mélenchon comme la plupart de mes paires artistes. Je n’ai pas pu pour une majeure raison, qui vaut ce qu’elle vaut. La cause du peuple syrien. Dans son programme et depuis la révolution, Mélenchon nomme ce qui ce passe en Syrie une guerre civile. Je ne peux pas donner mon vote sincère à un candidat qui se dit universaliste et humaniste, un candidat du peuple qui ne reconnaît pas le soulèvement pacifiste et la répression violente d’un peuple. Qui ne condamne pas les exactions commises par le régime. Je ne peux pas. C’est tout. J’ai donc, en connaissance de cause encore, voter pour le parti socialiste qui a fait le pire score de son histoire.

Pourquoi je vote ? Je vote parce que mes ancêtres se sont battus pour obtenir ce droit. Je vote parce que certains ont fait une révolution il y a longtemps, l’on payé cher, mais en ont tiré une chose que je trouve magnifique, et qui me constitue en tant que française : la déclaration des droits de l’homme et la démocratie sociale. Je ne suis pas patriotique, encore moins nationaliste, je sais la limite de chaque chose, mais je crois que ceux qui ont institué ces textes et ces systèmes avaient de beaux rêves. Sans être dupe, sans omettre que notre démocratie s’est nourri de la dictature des autres, de l’exploitation et que la déclaration des droits de l’homme aurait pu être plus justement appelée la déclaration des droits du mâle blanc, je crois en le pouvoir des idées hautes pratiquées dans le quotidien de l’être humain.

Je vote parce que les femmes se sont battues pour que je puisse voter. Je vote parce que je vis sur ce territoire, je lui appartiens donc un peu, parce que je participe à cela. On peut faire beaucoup pour une société civile et ne pas voter, j’ai vu cela chez beaucoup de personnes formidables anarchistes par conviction. Mais moi, je vote, et ma conscience politique a débuté le 21 avril 2002 quand le front national à l’époque dirigé par Jean-Marie Le Pen, est arrivé au deuxième tour face à Chirac. Tous les votant de gauche qui avait abandonné Jospin au premier tour par protestation, se sont précipités pour voter Chirac. J’avais 17 ans. Nous étions des milliers de jeunes et moins jeunes dans les rues de Paris le premier mai pour contester contre le FN, le F « Haine ». A l’époque il était nationalement normal d’être contre le FN, d’avoir conscience de son danger, et les politiciens de gauche l’ont tellement instrumentalisé pour galvanisé leur parti et passer sous silence leur « dé-gauchisation » sociale et leur impuissance face au capitalisme montant, qu’ils ont aidé le FN à devenir la voix martyrisé du peuple face aux grands partis. Le FN victime a retourné habilement la pièce du destin, et nous voilà en 2017 avec un second tour Front national-Centre, et voilà, comme on l’attendait depuis longtemps, la gauche et la droite évincée par l’impuissance et la lâcheté d’un côté, et l’escroquerie monumentale et sans honte aucune de l’autre. Mais cette fois, c’est différent.

Ceux qui ont voté Melenchon n’iront pas tous voter Macron, et ceux qui votent à droite iront peut être voter Le Pen. J’arrive aux Etats-Unis et l’on me dit : Alors, tu es prête pour Le Pen ? Parce que nous, on n’était pas prêt pour Trump. Mais il est passé.

Nous sommes dans le déni quand nous pensons que Macron va passer certainement et malgré tous ceux qui ne voteront pas pour la première fois. Je ne parle pas de ceux qui ne votent jamais par conviction. Je parle de ceux qui ne connaissent pas la dictature et qui sont tentés de ne pas voter, comme si voter était une obligation. Comme si on cessait de voter par insoumission, alors que le 21e siècle est bourré de révolutions menées par des peuples qui demandent à ce que leur vote soit pris en compte. Quand je pense à cette question : Alors, tu es prête pour Le Pen? Je me rends compte que depuis que j’ai le droit de vote, je ne vote que pour une chose : pour conserver la démocratie sociale acquise par le conseil de la résistance après la seconde guerre mondiale et l’holocauste. Je vote parce que j’ai foi que l’histoire ne se reproduise pas, et parce que je ne vois pas pourquoi on m’aurait appris l’histoire à l’école si c’est pour ne pas en tirer du moins la grande leçon de la paix comme unique boussole. Je parle de la paix entre les peuples.

Si le Pen passe, je continuerai ce que je fais. J’aurai peut être une énergie grande due à la colère et à la foi en l’homme. Je continuerai de arpenter les écoles de toutes classes sociales et de raconter par l’art la similitude des âmes. Je continuerai de lutter contre le racisme et le sexisme comme je peux, mes moyens étant mon cœur et mon art.

Mais non, je ne suis pas prête. Je ne crois pas qu’on puisse l’être. Le FN est un parti qui s’est constitué d’anciens nazis, qui est basé sur l’idéologie nazie, celle qui a constitué ma conscience politique puisque toute ma scolarité nationale a tourné autour du traumatisme qu’elle avait laissé dans l’Histoire de mon pays. La shoah, si c’est un homme, Être sans destin, le devoir de mémoire, la solution finale, le procès d’Eichmann, le ghettos de Varsovie, Auzwitcht, ce qu’un homme a pu faire à un autre homme.

Je me réveille et oui, j’ai un sentiment amer, et une question : Est-il possible que certains d’entre vous, ma famille, mon sang, aient décidé de voter Le Pen cette fois ? Je dis cette fois car, même si nous parlons peu de politique, nous avons tous entendu notre grand mère dire toute sa vie, et ce, entre nous, malgré son intolérance et son racisme avéré : « Ah non, je ne voterai jamais Front National ! J’ai vécu la guerre moi, je sais ce que c’est que le FN. »

Cette phrase entendue de ma grand-mère m’a toujours marqué. Le FN est le FN. Marine Le Pen n’est pas moins frontiste que son père, elle en est simplement le visage édulcoré d’un temps qui censure la spontanéité en public.

« Faites attention quand une démocratie est malade le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. » dit la boussole Albert Camus

Je vous en prie, ne votez pas Le Pen. Abstenez vous de faire ce choix. Je vous regarderai dans les yeux et vous me direz : je l’ai fait. En connaissance de cause, et à la barbe de tout ce en quoi tu crois. Ton humanisme, ton art, tes amis réfugiés, ton pacifisme de pacotille, tout ce en quoi tu crois, on le méprise et on chie dessus, au nom de la Bible qui ne prône rien de toute cette haine, et d’une xénophobie qui ne nous rend pas même heureux.

Le simple fait, oui, de penser qu’il est possible que certains d’entre vous vote Le Pen, pour suivre les consignes de la manif pour tous ou de Boutin, me rend malade. Rassurez moi, dîtes moi que vous suivrez les consignes de Fillon, ou des journaux La Croix et Le Pellerin.

Peace.
Aurélie