Qui ne plie sous l’emploi se déploie

Aurélie Ruby, metteuse en scène et comédienne
Pratiques n° 76 dossier sur la santé au travail
Titre : Qui ne plie sous l’emploi se déploie

Chapeau : Le jeu, le Je et le Jim. L’utilisation du mot « emploi » au théâtre offre un miroir pour penser la question de l’emploi-rôle dans la société.

Je suis une femme. C’est dur d’être une femme. Je subis le sexisme, je m’en prends plein la gueule. Je suis noir. C’est dur d’être noir. Je subis le racisme, je m’en prends plein la gueule. Je suis arabe. C’est dur d’être arabe. Je suis un terroriste en puissance, je m’en prends plein la gueule. Je suis différent. C’est dur d’être différent. Je subis ma différence, je m’en prends plein la gueule. Je suis normal. Je suis un enfant. Je suis un adolescent. Je suis un patron. Je suis employeur. Je suis un adulte. Je suis employé. Je suis une femme mariée. Je suis un père. Je suis un mari. Je suis un vieux. Je suis un ouvrier. Je suis un marginal. Je suis un réfugié. Je suis un amant. Je suis un cadre. Je suis un escroc. Je suis un fonctionnaire. Je suis suspect. Je suis. Je suis. Je suis. Qui suis-je ? Je joue donc je suis. J’ai un emploi donc je suis. Je suis en enfer.

Combien d’emplois l’homme doit-il endosser pour être appelé homme ?

Au théâtre, on utilise le mot emploi pour dire : le rôle qui nous incombe selon notre physique et notre caractère. L’emploi de l’acteur est la catégorie sociale qu’il peut le mieux représenter sur scène. Dans la définition sociologique de l’emploi, on ne prend pas en compte l’emploi tel qu’on le nomme au théâtre. Mais le théâtre se fait miroir et reflet de la société, parce que l’emploi que l’acteur tient au théâtre ne s’effectue qu’en référence à l’imaginaire collectif de la société dans laquelle il évolue et créé. Ainsi un acteur issu de l’immigration aura certainement l’emploi du valet. Parce que dans la société actuelle, l’équivalent du valet, c’est le jeune de banlieue, avec la gouaille qui va avec. Son emploi sera celui du pauvre, du malin, du voleur, du crève-la-faim, de l’Arlequin moderne. De même, on dira de tel acteur grand, puissant, qu’il peut jouer le roi. Parce qu’on l’imagine roi quand on le voit. Mais au fond, le roi n’a pas de visage. Aucun des emplois n’a de visage. On sait bien qu’un Napoléon n’a pas la tête de l’emploi. On dit : il n’a pas la tête de l’emploi.

À force de ployer sous les emplois que nous font endosser la société, pouvons-nous encore exister ?

Un jour un pédagogue m’a dit, par habitude : « Une actrice intelligente utilise ses atouts de séduction pour obtenir ce qu’elle veut. » Un autre jour, un directeur de théâtre auquel je parlais de mon projet, m’a dit : « C’est la mode, les jeunes femmes qui veulent mettre en scène ! » Il n’était pas habitué. Depuis toujours, j’ai refusé l’emploi que ma jeunesse et mon sexe me donnaient. Je me suis donc écartée des possibilités qui s’offraient à moi. On me faisait jouer des femmes matures malgré mon jeune âge, des hommes, des clowns, et j’aimais ça. Mais il n’y avait pas d’emploi pour moi dans le théâtre dit classique, car mon caractère allait à contre-emploi. C’était comme si je devais attendre d’avoir l’âge où les femmes ne portent plus l’emploi de la jeune première. Mais à cet âge-là, les femmes n’ont plus de rôles, c’est le creux de la quarantaine. Je pensais que mes camarades avaient raison d’user de leur emploi pour jouer, pour avancer, pour travailler, pour exister. Et moi, je refusais. Je m’éloignais. N’ayant pas d’emploi, j’ai décidé de changer de rôle. Je me mis à diriger. C’était une façon de passer à l’offensive. Ce rôle tout aussi compliqué m’aidait à m’extraire de l’étau de la soumission. Du côté de la mise scène, je voulais savoir s’il était possible de faire confiance à l’acteur, à son énergie, à son travail, à son essence. Je voulais voir si je pouvais avoir le courage de créer une équipe qui puisse porter un projet, et non pas seulement ressembler à un projet, ni donner l’image d’un projet.

Pourquoi je devrais jouer le rôle qui m’est attribué au sein de la société ?

Je me souviens de cette amie cantatrice colombienne d’origine indigène qui me disait que quand ses élèves venaient chez elle prendre des cours de chants, ils leur arrivaient souvent, la première fois, de croire qu’elle était la servante de la maison, et non la cantatrice elle-même. Il y a deux grands débats actuels dans le milieu du théâtre institutionnel français ; celui de la représentation de la diversité au théâtre et celui de l’égalité homme/femme. Pourquoi est-ce que c’est si difficile pour les femmes d’accéder à la direction des théâtres ? Où est la diversité sur les plateaux ? Pourquoi les Noirs et les Arabes ne sont-ils pas représentés ? Et quand ils sont représentés, pourquoi le sont-ils toujours de la même façon ? Est-ce que l’acteur noir est obligé de se contenter d’Othello et de Combats de nègres et de chiens, tout comme les actrices de Célimène et d’Ophélie ? Quand Peter Brook monte Hamlet avec Adrian Lester, acteur noir américain, dans le rôle d’Hamlet, il devient le metteur en scène qui a monté Hamlet avec un acteur noir. On en est encore là plus de dix ans plus tard. Brook était révolutionnaire à son époque en faisant jouer Hamlet par un noir, tout comme Sarah Bernard le fut quand elle joua Hamlet. La tragédie, c’est qu’ils le soient toujours, révolutionnaires. C’est-à-dire que l’offensive, à la vie comme au théâtre, n’a pas eu lieu. L’offensive, c’est-à-dire l’agissement de la liberté, reste toujours une exception individuelle.

Est-ce qu’on peut réchapper à son emploi ? Le doit-on ?

Pourquoi donc le théâtre m’a déçu ? Parce qu’il devait être, dans mon imaginaire, le lieu de la liberté, du brisement des schémas sociétaux et des emplois, le lieu de la conscience, de la résistance et de la distance. Mais il ne l’est que rarement. Les Noirs et les Arabes font des spectacles contre le racisme, les femmes font des spectacles féministes, car c’est le seul lieu d’engagement et de liberté qui puisse être pris dans ces combats inachevés. Pendant ce temps-là, les hommes blancs croient penser le monde, avec leur équipe de blancs, dans leur théâtre de blanc, devant leur public de blancs. Mais la scène n’est-elle pas le lieu de tous les possibles ? Le lieu où le blanc peut monter sur scène et dire je joue un noir, et inversement ? C’était un moment magnifique pour moi, à quatorze ans, d’avoir vu, au théâtre du Soleil, un acteur blanc dire : « Moi, en tant que noir », avec la même ferveur que s’il avait eu la peau et l’histoire. C’est cela qui est beau. La France est-elle toujours un pays de blancs ? Personne ne peut regarder autour de lui et acquiescer.

Comment je résiste ?

En m’écartant. En arrêtant de jouer ? En refusant le rôle. Mais si tu refuses le rôle, tu risques d’arrêter de jouer. Arrêter de jouer, c’est-à-dire s’exiler. S’exiler, c’est-à-dire se libérer ? Disparaître ? Prendre distance ? Choisir ? Je crois que c’est quelque chose d’assez général, de confondre en tous lieux l’emploi et le travail. Le grand acteur, c’est celui qui déplace son emploi. C’est celui qui peut tout jouer, ou bien encore c’est celui accepte le rôle, l’emploi qu’on lui donne, mais sans soumission. C’est Depardieu et sa facilité. C’est Djamel Debouze et son courage. J’admire Djamel parce qu’il a déjoué son emploi par l’humour. Sa façon d’être dans l’offensive, c’est de dire la vérité. Voilà l’emploi que l’on me donne, Je vais le prendre à bras-le-corps, et je vais vous le renvoyer dans la gueule, et vous allez m’aimer. Djamel, pour ne citer que lui, a certainement un parcours difficile parce qu’en prenant de la distance, il a dû se désolidariser de sa communauté, en devenant représentant de son emploi et de tous ceux qui s’y perdent et y galèrent, en montant sur les scènes, il s’est décalé, il a fait un pas de côté, et celui qui fait ce pas la n’est pas compris de tous. Faire l’Arabe de service en conscience ? Quoi ? Qu’est ce que tu en as à foutre de l’emploi ? Rien. Tu peux changer le monde ! Si tu agis une liberté, tu deviens un exemple ! Je suis ainsi et je suis libre. Djamel, il a donné du rêve et un futur à combien de jeunes ?

Qui ne se plaint se déploie !

Est-ce que je vais passer toute ma vie à me plaindre de l’emploi que m’accorde ma société ? De la place qu’on veut me donner au sein de cette collectivité que je ne contrôle pas ? Je suis forcément cela, je ne peux pas faire cela car je suis ceci, c’est le grand échec social et culturel de notre siècle. C’est le grand exil. Le grand risque, qui ouvre sur une grande souffrance intime, c’est de se perdre dans son rôle, de devenir entièrement ce rôle et de ne plus avoir la sensation d’habiter son espace de liberté, c’est-à-dire d’avoir perdu ses rêves, ou bien d’avoir trahi son être intérieur. Tout est possible sur la scène du théâtre, tout est possible sur la scène de la vie. Alors je pense à Jim Morison, qui disait : I m the lezard king, I can do anything.

 

 

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