Les réfugiés face au refus de refuge

Aurélie Ruby, metteuse en scène
Pratiques numéro 77, revue de médecine utopique
Titre : Les réfugiés face au refus de refuge 
Chapeau : Quand le traitement réservé aux réfugiés ajoute du traumatisme au traumatisme de l’exil.

Comme James Bond

Haitham vient de raconter comment il a été blessé dans un bombardement dans sa ville natale, près de Damas, à Madaya. Il mime la course effrénée avec un entrain particulier et le sourire aux lèvres. Il explique comment il a traversé le dernier chekpoint avec sa voiture. Il savait que le soldat des Muhabarats avait son nom sur la liste noire. Liste noire = prison. Prison = torture. Torture = mort. Mort = disparition totale du corps, ou bien signature d’un papier (par la famille) attestant que la mort est survenue par crise cardiaque et récupération du corps amoché, avec interdiction de faire un enterrement légal. Bref, mieux valait que le soldat ne s’aperçoive pas que le nom d’Haitham était sur sa liste noire. Non, il ne fallait pas qu’il le voit. « J’ai ouvert la fenêtre, j’avais tellement la trouille, j’ai fait un grand sourire, je lui ai dit : Mon pote, comment ça se passe ici, pas trop galère ? J’ai fait une blague graveleuse, et quand il riait, ses yeux ont glissé sur mon nom sans le relever. Je l’ai mis à l’aise, et ça a marché. Je suis reparti, l’adrénaline est retombée. C’est un sentiment incroyable que celui d’avoir survécu.  Quel acteur tu es quand tu es syrien sous le régime Assad ! Tu joues la comédie en permanence, pour sauver ta peau. Seuls les bons acteurs survivent.

Puis il continue son récit. Le passage au Liban, en Turquie, la forêt, les gardes chasses, la méditerranée sur un bateau de fortune, l’arrivée en Italie, et, depuis l’Italie les sept tentatives pour prendre l’avion pour l’Europe. « J’achetais un passeport à un passeur, et je tentais le coup. En général les policiers s’apercevaient du faux passeport, et me le rendaient en disant : Rater, essaie encore. Ils ne peuvent pas nous arrêter, nous les syriens ! Ils n’ont pas le droit de nous renvoyer. Alors ils nous laissent dans un no man’s land, entre passeurs et flics. C’est la logique du « try again ». Rien n’est prévu pour nous. Un jour, j’ai eu un passeport français, le type sur la photo était blond aux yeux marron. Je suis allé chez le coiffeur, j’ai brandi le passeport, je lui ai dit : Je veux la même coupe et la même couleur que ce type ! J’ai été franc. Puis je me suis mis à la recherche de lentilles de contact marron. Les commerçants riaient : Les gens cherchent des lentilles bleu clair comme vos yeux, jeune homme, mais nous n’avons pas de lentilles marron ! J’ai finis par arrêter quelqu’un dans le centre commercial et lui dis : Regardez ce type, je dois lui ressembler, c’est vital. Aidez moi à trouver des lentilles de contact marron. Et la personne a cherché avec moi jusqu’à ce que nous trouvions. Ce jour là, le passeport est passé. Arrivé en France, j’ai rejoint un ami qui était déjà réfugié à Paris, il a rit en voyant mes vêtements de touriste. J’avais un short et un polo à rayure et les cheveux blonds décoloré, j’étais un touriste superbe, incognito. Je voulais aller en Angleterre, où vivent ma tante et quelques cousins. Mais à Paris on m’a tellement déconseillé d’aller à Calais, que j’ai pris le train pour l’Allemagne. J’ai retrouvé un autre ami à Berlin. Ce n’était que le début de la bataille. Il a fallu un an pour que j’obtienne les papiers nécessaires pour que ma femme me rejoigne par avion. On venait de se marier. On a eu du bol. C’était l’année la plus longue de ma vie. J’avais 26 ans. »

La jeune française qui lui a posé la fameuse question : « Comment tu es arrivé ici ? », s’exclame, à l’autre bout de la table, admirative : « Tu es un peu comme James Bond, en fait ! »

Faut-il être James Bond pour arriver jusqu’en Europe ? Aujourd’hui il semblerait que oui. Seuls ceux qui peuvent déployer une telle débrouillardise, et une dose de chance suffisante arrivent jusqu’en Europe, et ce depuis 2014. Pourquoi alors le rôle réservé aux réfugiés est-il si lointain de cette admiration que l’on voue à l’aventurier ? Le héros qui ne se sauve que lui-même n’a-t-il droit de cité que dans les fictions ?

 La maison des fous chez Astérix et Obelix

La préfecture est un lieu particulièrement choquant. Il l’est, contrairement à ce qu’on peut imaginer, même pour les personnes réfugiées elles-mêmes, qui s’attendent trop souvent à un accueil chaleureux voire féérique. La police nationale gère le bétail sur le trottoir boulevard Ney, les convocations défilent, et la queue se déploie. Les premiers mots que l’on apprend en français sont : Avancez ! Serrez vous ! Taisez vous, y’en a qui travaillent ici ! Ne crachez pas par terre ! Pas un fonctionnaire d’état ne parle l’arabe, le japonais, le russe, le chinois, ni même l’anglais. C’est ce que l’on appelle une technique de dissuasion. La préfecture, ce sont des numéros, des photos, des convocations, des refus, des appels, des cartes de séjour, un an, dix ans, une maison des fous. A l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et des apatrides), on demande de raconter une histoire qui prouverait qu’on a été en danger dans son pays. Le film Dheepan, D’Audiard, palme d’or 2015, offre une magnifique scène d’entretien à l’OFPRA. La loi tient entre ses mains et sur une page blanche l’avenir de ces femmes et de ces hommes. En France, la demande d’asile n’engendre pas la mise à disposition d’un logement, d’une place en foyer, pas plus que des cours de langue française. De nombreux camps visibles se développent à Paris, les plus connus étant ceux de La Chapelle, de Stalingrad. Camps démantelés régulièrement par les forces de police, pour un accueil dans des villages. Depuis peu, de grosses pierres destinées à l’empêchement de l’implantation d’un camp, sont apparus sous le métro. L’état ne veut pas de cette visibilité. Il paraît que des tailleurs de pierre se sont donnés le mot ; peut être qu’une oeuvre d’art pérenne portera un jour la marque et la mémoire de ce désir de déni.

La fermeture des frontières de l’Europe, les murs de barbelés de Calais, la jungle, la pénalisation de la solidarité, resteront comme les fantômes d’une honte de notre démocratie finissante, ou dévoilée. Comment le système démocratique européen pourrait ne pas péricliter, quand les révolutions arabes, voix d’un désir de liberté, se sont évanouies dans les affres de la méditerranée ? Non, nous n’avons pas fait ce que nous devions faire. Nous n’avons pas su être à la hauteur du rêve que nous avons cru mettre en œuvre. Au traumatisme de l’abandon, car il y a eu abandon, même si l’on voudrait s’en défendre par l’affirmation d’une indépendance des peuples, s’ajoute le traumatisme d’un exil de mépris et de papier, de violence et de catégorisation. Là où le refuge est promis, le « réfugié » trouve une porte fermée, une rue vacante. « Réfugié » devient le terme d’une catégorie sociale aliénée et méprisée, en même temps qu’il se définit sur la carte d’identité comme une nationalité. Nationalité : réfugié syrien (ou autre). « Réfugié » devient une identité dans laquelle l’on ne peut trouver aucun refuge. Le réfugié est un déraciné qui porte sur son front les lourdes branches de son exil. Il avance sur les sables mouvants d’un sentiment d’inconnu, de perte, de déchirement, auquel s’ajoute le déchirement de la déception face à la qualité de l’accueil. La colère de celui qui a fui la mort et la guerre la mort à nouveau dans les bras de la méditerranée, puis dans la queue de la préfecture ou sur le trottoir de Stalingrad.

Le pays des merveilles

On s’endort sur des identités biaisées, et l’on oublie de ménager des êtres avec lesquels l’on va vivre, avec lesquels nous allons habiter et construire notre espace social. Bien que certaines mesures soient prises par l’état, force est de constater que la société civile l’a compris. De nombreuses initiatives positives existent aux niveaux des villes et des associations. De nombreux villages accueillent des réfugiés pour quelques mois dans de bonnes conditions, peu relayés par les médias. A Paris, l’individu lambda qui ne se sentait pas concerné il y a quelques années, fait des maraudes en nourriture et couvertures, donne des cours de français, accueille des mineurs isolés chez soi, mettant à disposition une chambre libre. Les initiatives culturelles sensibilisent aussi et tentent de modifier le regard. L’empathie, cela se travaille, s’exerce et se pratique. Il faut toujours tenter d’ouvrir l’espace du témoignage et de l’écoute, du partage d’expérience. La cuisine, la danse, sont des terrains simples et accessibles. Même si nous ne pouvons pas comprendre intimement, nous devons avoir conscience que les soins d’urgence, c’est à dire la première prise en charge, manger, dormir, apprendre la langue, échanger avec la population du pays d’accueil, est essentielle pour la construction de la nouvelle vie, et l’appréhension du nouvel espace. La rencontre est essentielle, pour les deux partis, nouveaux arrivants et autochtones. C’est à nous qu’incombe cette responsabilité, civile, donc politique, afin que l’histoire des réfugiés ne soient pas racontée qu’à l’OFPRA, afin que la rencontre entre le refuge et le refugiés ne se fasse pas dans la violence et le mépris politique, dans l’ignorance et l’imaginaire médiatique, mais dans la rencontre et l’empathie.

Camus dit : « chacun décide s’il est dans la peste ou non. »  La sensation de responsabilité face à la peste arrive chez l’individu à l’instant où il se sent concerné. Lorsque cet instant arrive, il peut contacter l’une de ces associations, qui entrent en aide aux réfugiés.

En région parisienne :

– Singa –

– BAAM –

– Souria Houria – pour les syriens

– Revivre – pour les syriens

– SNL – Solidarités Nouvelles pour le Logement

– Welcome-

– Cimade – GISTI –

– France terre d’asile –

– JRS –

– Réfugiés bienvenue –

– Collectif la Timmy, rattaché à l’association Paris Exil

– Élan interculturel (aux grands voisins)

– Solidarité avec les mineurs isolés Etrangers –

– United for peace- entraide réfugiés-

– Utopia 56 (gestion du camp de la Chapelle)

– SIgna CALM –

– Le Gas –

– Femmes Initiatives –

– Les repas de Salem –

– Les médecins migrateurs –

– Aide solidaire.pdf – page internet qui rassemble un liste d’association

– Plate forme de l’aide aux réfugiés en France

Quelques initiatives culturelles :

– THOT – école de français pour les réfugiés, cours de théâtre

– Association MDL – Les traversées syriennes (rencontres sur une péniche)

– Femmes de cœur et d’épices – Livre de cuisine de femmes exilées, par Capucine Maillard

– Compagnie CK-point – Cours de théâtre pour les réfugiés au 104.

– Winter Guests, expériences d’exil – Spectacle théâtral avec de jeunes réfugiés syriens, – par Aurélie Ruby, compagnie du Pas Suivant, et documentaire de Vanessa Rousselot

– Veronika Boutinova, autrice de théâtre engagé pour les réfugiés à Calais

– Les cuistots migrateurs – Plats et buffets préparés par des chefs réfugiés

Sans oublier les travaux des artistes réfugiés eux-mêmes, qui peuvent ouvrir de nouveaux points de vue. Ici, quelques artistes et intellectuels syriens :

  • Le passage, Fadwa Souleiman (Théâtre)
  • Freedom Hospital, Hamid Sulaiman (BD)
  • Mithkal Alzghair (danse)
  • Farouk Mardam-Bey (essais)
  • Hala Abdalla (documentaire)